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[Tribune] L'IA dans les arts : extension du domaine du kitsch (Causeur)

François-Régis de Guenyveau

10mai 2024


Alors que 200 artistes américains appellent à protéger la création musicale contre l’IA, dans le sillage de la grève des scénaristes hollywoodiens survenue en 2023, François-Régis de Guenyveau, auteur de deux romans sur l’influence des nouvelles technologies dans nos vies, s’interroge sur l’irruption des algorithmes dans la littérature contemporaine.


*Dernier roman paru le 17 janvier 2024 : « Simulacre » (Fayard, 360 p., 22€)




Le lauréat du Goncourt japonais écrit avec ChatGPT. Le Prix de la Foire de l’État du Colorado décerné à une toile produite par Midjourney. Le concours mondial de photographie Sony récompensant une image générée par Dall-E… Pauvres artistes en graine : ils se sentaient déjà bien faiblards devant les innombrables chefs-d’œuvre du passé (parions sur leur modestie), les voilà désormais humiliés par les prouesses algorithmiques à venir.

Inquiétude légitime. Non seulement ces « intelligences artificielles » (expression impropre pour désigner des apprentissages machine) se révèlent plus convaincantes que les puristes voudraient le croire. Mais elles produisent à une vitesse qui a de quoi démoraliser les plus prolifiques. De surcroît, elles brouillent les pistes en se faisant passer pour des artistes vivants, ou pire, revenus d’entre les morts. C’est ainsi qu’un programme aurait « trompé » le jury d’un Prix de science-fiction dans la province du Jiangsu. Ainsi que les nostalgiques de Johnny Cash peuvent entendre la voix ressuscitée du baryton sur le tube de Barbie Girl (quand il ne s’agit pas de celle de leurs proches disparus). Ainsi, encore, que des milliers de « faux livres », dopés par de « faux commentaires » inondent chaque jour la plateforme Amazon, au risque d’invisibiliser les « vrais ». Ironie du sort, le montage est parfois si réaliste que seule une autre IA peut découvrir le pot aux roses. Après le déboulonnage de la beauté au 20ᵉ siècle, voilà donc celui de la vérité, grand sujet du 21ᵉ.


Le code ou la censure


Entre la grève des scénaristes d’Hollywood l’année dernière et la tribune des grands noms de la chanson américaine le mois dernier, le néo-luddisme artistique semble avoir de beaux jours devant lui. Mais le dénouement est d’ores et déjà connu : « c’est le sens de l’histoire ! », tel est le sempiternel argument d’une mondialisation heureuse flairant la manne. Nul doute donc que la technologie s’imposera, que la plupart des créateurs composeront dorénavant avec elle et que, bon an mal an, les États finiront par instaurer un cadre législatif pour certifier l’origine des œuvres et protéger les droits d’auteurs dont se nourrissent ces IA génératives. L’Europe, sur ce point, est d’ailleurs en avance et, à défaut de rattraper les GAFAM, joue son rôle de gardien du temple.


Le sujet est-il clos pour autant ? Loin de là. Ce qui est en jeu en réalité, c’est moins l’organisation de la société et le cadre réglementaire face au progrès technique que la charge idéologique que ces technologies embarquent avec elles : il faut, bien entendu, reconnaître la formidable ingéniosité des développeurs et le potentiel économique de leurs applications. Mais il faut tout de suite ajouter que notre idolâtrie pour ces machines nous fait peu à peu basculer dans la croyance que le monde ne serait qu’un immense programme téléchargeable, que la nature, les rapports humains, les sensations, les sentiments, tout pourrait être codé et répliqué.


Cette idéologie simpliste en vaut bien une autre, à vrai dire complémentaire, qui consiste à considérer chaque création sous un prisme moral. Le Sabbath de Philip Roth, les nus de Degas, la Belle au Bois Dormant de Disney… On ne compte plus les œuvres conspuées pour outrage aux bonnes mœurs. Pendant que les IA découpent l’art en formules mathématiques, les nouveaux censeurs traquent le moindre signe de déviance pour lui intenter un procès en surfant sur les vertus de l’époque. D’un côté, la gouvernance par les nombres. De l’autre, l’empire du bien.


« L’avenir de cette société est de ne plus pouvoir engendrer que des opposants ou des muets » prévenait Philippe Muray il y a trente ans. Il semble aussi qu’elle ne puisse rien produire que des codeurs ou des sermonneurs. Deux tendances qui n’en forment en réalité qu’une, celle d’un esprit de système enfermant le réel dans des certitudes binaires. L’art, dans ce contexte, ne peut plus ni surprendre ni aiguiser l’esprit critique. Il colle aux lois probabilistes de la rentabilité d’une part, de l’irréprochabilité morale de l’autre. Il n’est plus qu’une série d’instructions modélisables pour âmes sensibles.


La littérature face au kitsch


Bien sûr, ce conformisme atteint son paroxysme lorsque le code devient censeur, autrement dit lorsque les IA contribuent elles-mêmes à diffuser la bonne parole. L’auteur de ces lignes a fait les frais de ces fameux « biais algorithmiques » au moment d’écrire la dernière partie de Simulacre*. Pour rendre crédible le suicide d’un personnage se jetant du haut d’une tour, il a demandé à ChatGPT à partir de quelle hauteur la chute devenait mortelle. L’échange a tourné court : l’IA lui a immédiatement conseillé d’engager une psychothérapie.



Ces filtres de bienséance, ce refus de l’inacceptable, c’est exactement ce que Kundera désignait sous le terme « kitsch ». « Au royaume du kitsch totalitaire, les réponses sont données d'avance et excluent toute question nouvelle. »** Etant donné leur fonctionnement probabiliste et leur esthétique tiédasse, fidèles compagnes du « pas de vague » d’un Occident qui ménage les susceptibilités, nous vivons avec les IA un phénomène inédit d’extension du domaine du kitsch. De l’Est, le kitsch s’est étendu vers l’Ouest. Du communisme soviétique, il a gagné le capitalisme siliconé. Ses formes ont changé, certes : il ne joue pas cartes sur table, il n’exclut pas le déviant avec fracas comme dans les romans de Kundera ; il préfère le reconduire discrètement vers la clinique pour qu’il se refasse une santé (mentale). Il n’est pas non plus l’émanation d’un parti disciplinaire qui surveille et punit ; il s’appuie sur des intelligences factices, algorithmiques, nouveaux avatars des sociétés de contrôle, pour infléchir et conditionner nos comportements. Mais sa raison d’être est la même : exclure de son champ de vision tout ce qui n’adhère pas aux causes parfaites. L’intelligence artificielle, dans cette perspective, n’est plus l’instrument au service de la création. Elle instrumentalise le créateur en assénant ses vérités. Elle devient une arme de kitsch massif contre la « sagesse de l’incertitude », si chère à Kundera.


Pas de fatalité pour autant ! Surtout en ce qui concerne la littérature. Car si l’art du roman a pour vocation d’élucider l’existence, de révéler par conséquent nos illusions et nos mensonges, de débusquer les idéologies contemporaines, de révéler les conformismes, les lieux communs, tout ce qui coïncide avec l’ère du temps, alors ce monde régi par des « IA oui-oui » offre un excellent terrain romanesque. Il est le nouveau théâtre de l’éternelle comédie humaine, plus que jamais gouvernée par les nombres et les tartuferies dont le roman se fera un plaisir de rendre compte. En dépit des apparences, les romanciers ont donc de l’avenir. A condition, bien sûr, qu’ils soient encore lus.


Ces lignes ont été écrites par un humain de chair et d’os, sans support algorithmique, aux vertus discutables.

 

**Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Gallimard, 1984


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