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Entretien dans Modernités #52

  • 2 avr.
  • 18 min de lecture

Un entretien avec François-Régis de Guenyveau est publié dans le volume Discours écologiques francophones des nouvelles subjectivités (Presses Universitaires de Bordeaux, 2026), dirigé par Mara Magda Maftéi (EHESS) et Émile Lévesque-Jalbert (Harvard).

Ce volume rassemble notamment des contributions de Patrick Chamoiseau, Emmanuelle Pireyre, Wilfried N’Sondé, ainsi que de nombreux chercheurs issus d’institutions françaises et internationales (CNRS, EHESS, Sorbonne, University of Virginia…).



L’écrivain François-Regis de Guenyveau, L’être à l’ère du numérique (entretien par Mara Magda Maftéi) 


Mara Magda Maftei : Vous êtes l’auteur de deux romans Un dissident (Albin Michel, 2017) qui raconte l’histoire d’un homme modifié génétiquement et de Simulacre (Fayard, 2024) dont le fil conducteur est déterminé par l’impact de l’intelligence artificielle sur l’art, les deux fictions proposant de nouvelles subjectivités représentées par des formes de vie artificielles. Pouvez-vous expliquer, pour les lecteurs de ce volume, l’articulation de vos personnages avec la nature du capitalisme contemporain à l’âge de l’anthropocène ?

 

François-Régis de Guenyveau : Un dissident et Simulacre sont tous les deux articulés autour d’un capitalisme contemporain qui, sous couvert de progrès, transforme le monde à marche forcée au moyen de la technologie. Mes protagonistes sont embarqués dans cette dynamique malgré eux, littéralement à leur corps défendant, l’un génétiquement, l’autre artistiquement. Le lien avec les enjeux de l’anthropocène se fait jour lentement, plutôt à partir de la deuxième partie (chacun de mes romans en compte trois), la première portant toujours quasi exclusivement sur les sentiments, les émotions et le caractère particulier de la vie des personnages, jetés dans le monde à une époque donnée, dans un contexte donné, dont l’arbitraire constitue le matériau premier de l’art romanesque.

Dans Un dissident, Christian Sitel comprend peu à peu qu’étant lui-même « augmenté » à son insu depuis sa naissance, l’entreprise a acquis un pouvoir de transformation qui ne change pas seulement le degré mais la nature des préoccupations relatives à l’économie et à influence : il ne s’agit plus d’installer des garde-fous pour réguler la croissance mais d’en interroger le principe même, notamment lorsqu’il est appliqué aux facultés physiques et intellectuelles de l’homme (on parle bien d’homme « augmenté », ce qui sous-entend une comparaison avec un état initial et un taux de croissance positif). On voit alors que l’épicentre des transformations du monde qu’est devenu le système capitaliste (qui appartient au règne du processus, de la quantification et du calcul) est devenu si puissant qu’il peut affecter un domaine jusque-là réservé aux sciences humaines et aux religions, celui de l’esprit (qui appartient au règne du vivant et de l’in-quantifiable). Définir à partir de là, du point de vue de l’intéressé, ce qu’est un homme et à quelles conditions il peut se dire pleinement humain renouvelle le roman d’apprentissage.

Dans Simulacre, le capitalisme à l’âge de l’anthropocène est également traité, mais cette fois du point de vue du processus créatif, l’intelligence artificielle générative se substituant au travail humain des artistes. Là encore, on assiste à une extension du domaine du quantifiable et une dévoration progressive du monde de l’esprit. Mais le « simulacre » que j’explore ne concerne pas seulement la substitution de l’art par le calcul. En fait, il est triple. D’abord, l’impossibilité pour l’amateur d’art de savoir à qui il a affaire quand il regarde une œuvre (est-ce à un humain ou à un programme ?) Cela change toute l’expérience, car ce n’est pas la même chose d’avoir affaire à une œuvre conçue par un être de chair et d’os qui s’est donné dans son œuvre ou à une suite de 0 et de 1 matérialisée dans le silicium, quand bien ce programme est conçu par un développeur ; pour la première fois le procédé créatif importe au moins autant que son résultat.

Deuxième simulacre, l’entreprise qui se propose d’offrir des expériences artistiques générées par l’IA vise, à terme, une immersion totale, c’est-à-dire la possibilité de plonger définitivement les êtres humains dans un univers factice conçu automatiquement selon leurs préférences individuelles. On comprend que les ressorts sont purement marchands, que la charge émotionnelle et l’élévation de l’esprit ne sont que des moyens au service de la maximisation du profit. L’art ne sert plus ultimement à rendre compte de l’existence, mais à engranger de l’argent. Troisième simulacre : les immersions que l’entreprise se propose de vendre, c’est-à-dire les paradis artificiels qu’elle produit pour appâter ses consommateurs recréent un état de nature originel (et elle n’est évidemment pas la seule à exploiter ce filon). On retourne la terre, on détruit ses ressources, on fabrique des casques virtuels et de gigantesques centres de données nécessitant des océans de carbone, le tout pour offrir au consommateur final une heure ou deux de reconstitution nostalgique d’une sorte de jardin d’éden. Non seulement la nature est grignotée par la facticité des microprocesseurs, mais cette facticité refabrique artificiellement l’illusion de la nature. Autrement dit, l’entreprise détruit le vrai puis le refabrique avec du faux. C’est le grand paradoxe et aussi la grande dynamique du capitalisme qu’avaient très bien analysé Luc Boltanski et Eve Chiapello[1] : pour désamorcer la critique artiste qui regrette la perte d’authenticité engendrée par le capitalisme, l’entreprise donne l’illusion d’un retour à l’authenticité par les produits mêmes qui l’ont annihilée.

Tous mes personnages naviguent dans cet état de simulacre permanent. Mais ils ne réagissent pas tous de la même manière.  A côté de l’intelligence artificielle et de l’homme modifié, qui sont des personnages à part entière, mus eux aussi par des réflexions ou des simulacres de pensée, tel personnage va vivre la situation avec légèreté, presque indifférence, tel autre avec une opposition farouche et systématique au « progrès », au risque de tomber sur une impasse, tel autre encore avec un scepticisme prudent et analytique. Peu à peu, comme une lecture en filigrane, on en vient à dessiner une cartographie archétypale des alliés et des du capitalisme technologique.

 

2. Vos romans, ainsi que ceux de plusieurs de vos collègues de génération, se remarquent par un fort ancrage dans le réel esquissant ainsi l’apparition d’un nouveau genre littéraire, un genre fortement intertextuel (filiations contemporaines, mention des noms, des situations, des espaces géographiques réels, des travaux scientifiques). Les romans qui s’inscrivent dans cette catégorie évoluent-ils vers une théorie - fiction ? Pouvez-vous expliquer votre démarche qui consiste à s’éloigner de moins en moins des problématiques contemporaines ? 


Dans les années 90, l’armée américaine a forgé un acronyme pour désigner le nouvel ordre du monde et le genre de configurations dans lesquelles les opérations militaires devaient désormais être pensées :  VUCA. V pour volatile, U pour incertain (uncertain en anglais), C pour complexe, A pour ambigu. Ce monde VUCA, théorisé il y a plus de trente ans, est bel et bien le nôtre désormais, et toute littérature qui se propose de raconter des vies dans ce décor contemporain doit partir de ce constat d’une complexité et d’une ambiguïté croissantes sur tous les plans.

C’est parce que le monde est devenu VUCA que nombre de romans évoluent vers une théorie-fiction. La complexité ambiante nécessite en effet des clés de lecture et des analyses. Que celles-ci soient menées par le narrateur ou par les personnages de l’intrigue, l’enseignement est que nous ne pouvons plus faire comme si le monde qui se dessine en toile de fond était clairement lisible et linéaire. Les sentiments d’accélération, de perte de repères, d’incertitude quant à l’avenir proche sont des sentiments de notre temps qu’il faut pouvoir traiter. Soit vous le faites par le négatif, c’est-à-dire que vous leur tournez le dos en offrant des échappatoires (la poésie, le roman historique, la pure science-fiction, etc.) ; soit vous vous y confrontez, et dans ce cas vous avez le choix : rendre compte du sentiment sans l’expliciter ou offrir des clés de compréhension à travers un narrateur ou des personnages en train de penser, un narrateur ou des personnages qui ont conscience d’être embarqués dans un mouvement dont ils ont du mal à élucider tous les sous-jacents. Il me semble que cette dernière possibilité appartient au genre théorie-fiction. Elle peut pousser les curseurs du réel, anticiper légèrement les situations, dessiner des possibilités d’existence et des scénarios de l’économie de marché, mais elle veille toujours à un certain degré de réalisme produit par la véracité des lieux géographiques, étayé par de vrais travaux scientifiques et de vraies références littéraires, parce que sa promesse est d’y voir un peu plus clair, ne serait-ce qu’en reconnaissant que nous voyons flou.

 

3. Une autre caractéristique de l’écriture que vous pratiquez est le mélange des genres et des formes littéraires dans le cas des romans qui constituent l’angle d’approche de ce numéro et qui s’emparent, avant tout, des urgences climatiques, technoscientifiques. Si leur caractère était amplement discursif il y a quelques années, ces romans se concentrent de plus en plus sur un travail narratif. Comment expliquez-vous ce passage, dans l’espace littéraire français, du discursif vers une préoccupation plus importante pour des aspects narratologiques ?

 

Le mélange des genres est également un effet de la complexité croissante du monde. La difficulté réside dans l’équilibre ordre-désordre. Il faut donner à voir le chaos ambiant, représenter l’enchevêtrement et le bariolage des relations humaines, des crises, des révolutions auxquelles nous sommes confrontés, tout en faisant comprendre une partie de leurs ressorts. Pure question de goût, je suis plus admiratif de la clarté très française d’un Flaubert ou d’un Kundera que d’un style baroque touffu, même inventif. Au fond, je me méfie de deux tendances en termes de structure et de style. D’une part, le désordre sans maturation : on fait du mélange de genres sous prétexte de refléter la réalité équivoque, dans une sorte de fantasme romantique autocentré, mais on n’en tire aucune clé de lecture, aucun enseignement qui permette d’aiguiser l’esprit critique. De l’autre, à l’opposé, la simplification à outrance : on prétend pouvoir résumer la vie à travers une seule idée, un seul angle d’attaque, pour clarifier le propos. Dans cette veine, les romans-concepts, comme les films-concepts, peuvent être très réussis sur le plan de la structure et de la réalisation, mais je les trouve toujours inaboutis en définitive. Si l’on veut rendre compte de la vie (et je crois que telle est la mission du roman), on ne peut pas se contenter d’un truc, d’un pitch qui nous permettrait de résumer toute l’œuvre et de la vendre en une minute à n’importe quel acheteur potentiel, tel un fondateur de startup.

A ce sujet, le passage du discursif au narratif dans le roman de théorie-fiction contemporain traduit bien le travail en cours des romanciers. Les révolutions techniques et les crises successives (financières, écologiques, démocratiques, démographiques, etc.) sont si nombreuses, et leur impact sur la vie des gens si évident et si complexe, que les romanciers ont passé quelques années à tenter l’élucider ce qui s’y jouait à long-terme. Ils ont accompli un gros travail de débroussaillage des nouvelles jungles technico-économiques. Sur la ligne de paramètres qui va de la théorie à la fiction, ils ont donc poussé les curseurs vers la théorie. Puis, le temps a fait son œuvre. Ils ont lu des essais, écouté philosophes et sociologues. Maintenant que les révolutions sont connues, et tracées les grandes lignes pour les comprendre, le roman repousse les curseurs vers son cœur de métier : la fiction, le narratif.

 

4. Votre deuxième roman se concentre sur l’autonomie de l’IA et la capacité de cette forme de vie artificielle d’accéder, sous diverses formes (agents conversationnels, androïdes, robots) au statut de sujet de droit. Quelle est la position de vos personnages par rapport à ces avancées et considérations juridiques qui étendent le domaine de la « personnes » ?

 

Je fais abstraction de la théorie juridique et des implications de la reconnaissance d’une IA comme sujet de droit sur le plan réglementaire. Ce qui m’intéresse, c’est ce que la présence d’une intelligence non-humaine provoque comme sentiments et interrogations chez des humains. En l’occurrence, deux sentiments me préoccupent : la honte et la paranoïa. Tout provient au départ d’une situation de fascination, d’effroi et de paralysie qui amplifie la sensation de vertige. L’IA est si performante, si rapide, que toutes nos certitudes sur la valeur du travail et de la création s’effondrent. A quoi sert-il encore de créer ? A quoi tient le principe même de création ? Peut-on le modéliser et le standardiser ? A quoi sommes-nous utiles ? Derrière cet à-quoi-bonisme se dessine une humiliation profonde : quelle est encore ma valeur ? C’est la honte prométhéenne dont parlait Günter Anders, la honte qu’éprouve tout être humain devant une machine qu’il a lui-même créée et qui lui paraît plus parfaite (à ce moment-là, il est le plus malheureux des hommes et oublie évidemment que 1) la machine n’est rien sans son créateur ; 2) la perfection qu’il voit est toute relative ; la machine n’est pas douée d’esprit, ni de capacité de jeu, ni d’erreurs ou de vulnérabilités qui sont aussi des brèches où passe la vie). Après la honte vient le vertige de se sentir déterminé par la puissance de calculs. Si le monde peut être contenu dans un programme algorithmique, alors ma vie-même est une affaire de chiffres et de fonctions dont on peut prédire la courbe. C’est la grande phrase de Borges dans La bibliothèque de Babel, que j’ai d’ailleurs reprise en épigraphe de Simulacre : « la certitude que tout est écrit nous annule ou fait de nous des fantômes »[2]. De là, vient le sentiment de paranoïa, l’idée que nous sommes à la merci d’entités plus puissantes qui peuvent comploter contre nous. Pourtant, une lumière brille encore. Derrière la honte et la sensation que tout est joué d’avance, il va falloir apprendre à vivre.

 

5. Simulacre évoque les dangers et les limites de l’art numérique (« L’art contemporain c’est le rire cynique d’artistes désabusés qui appâtent le public avec de la merde », « Nous entrons dans une époque étrange… l’art sera bientôt si réaliste qu’il nous plongera dans une confusion absolue »). L’intelligence artificielle est-elle un outil qui change complètement notre perspective sur l’art ? Quelles sont vos positions et celles de vos personnages face à l’art numérique, aux méthodes de création employées aujourd’hui par certains artistes ?

 

Je crois que l’intelligence artificielle est à la fois un bouleversement et un non-événement. Un bouleversement parce que le procédé créatif est radicalement modifié. L’ego de l’artiste en prend un coup : on découvre soudain qu’une partie de ce que l’on croyait être le résultat d’une inspiration mystérieuse, d’un don quasi divin, est en réalité modélisable et réductible à des séries de 0 et de 1. Le désenchantement du monde se poursuit à l’ère de la mise en code du réel : nouvelle victoire pour le matérialisme face au spiritualisme.

Pourtant, c’est aussi un non-événement. D’abord, parce que des ruptures techniques ont déjà redéfini les pratiques créatives. Je ne parle pas ici des progrès appliqués au monde culturel et artistique, comme l’imprimerie, qui a été certes une révolution technique mais n’a en rien affecté le processus créatif de l’artiste. Avec Google, Internet en général, la donne a déjà changé. Soudain, nous avons eu accès aux informations en temps réel, à la possibilité de trouver des informations autrefois inaccessibles et de gagner un temps inouï dans la reconstitution de faits ou la récolte de matériaux pour produire une œuvre comme un roman. Est-ce que cela a mis un terme à l’art ? Et faut-il craindre qu’avec l’IA, les artistes disparaissent ? Je crois les humains resteront globalement sensibles à l’idée de consommer « humain ». Je crois à une régulation des droit d’auteurs, à la création de labels IA-free, etc. ChatGPT réalise la fiction de la bibliothèque de Babel qu’imaginait Borges il y a près de 80 ans. Il n’empêche que nous aurons toujours besoin de poètes et de musiciens de chair et d’os pour entrer en communion avec eux.

D’autre part, l’IA ne crée pas ex-nihilo. Elle dépend des humains pour son code mais aussi pour ses données. Quand elle s’auto-alimente, elle tend à produire des œuvres dégradées, comme un écho qui s’appauvrit à chaque répétition.

Enfin, même si nous assistons à une extension du domaine du quantifiable, le mystère n’est pas réduit, en réalité il s’amplifie à mesure que croît notre savoir. Les développeurs d’AlphaGo sont parvenus à battre le meilleur joueur humain, mais ne savent toujours pas comment la machine a navigué jusqu’à la victoire : il y a toujours une boîte noire, même au cœur du calcul. Simulacre, comme Un dissident, donnent à penser tous ces enjeux à travers des personnages aux opinions diverses. Ils sont critiques sur la finalité marchande et politique de la technique, jamais sur l’ingéniosité des concepteurs ni sur les fascinantes perspectives qu’ils ouvrent.

Quant à savoir ce que je pense de l’IA, je reprendrais le débat ouvert avec l’entrepreneur Laurent Alexandre et l’évêque Monseigneur Rougé où j’intervenais il y a quelques années comme romancier[3]. L’IA peut se révéler d’un précieux recours dans le processus créatif et l’apprentissage de l’artiste. L’exemple le plus fameux est celui de Lee Sedol à la suite de sa défaite contre AlphaGo en 2016. « Je croyais qu’AlphaGo s’appuyait sur un calcul de probabilités, que c’était une simple machine. Mais ce coup a changé ma manière de voir. AlphaGo est créatif, cela ne fait aucun doute. Ce coup m’a fait envisager le go sous un jour nouveau. Il était chargé de sens. »

Pour autant, l’IA n’est pas neutre. Et la formule « c’est l’usage qui importe » n’est qu’un alibi commode pour clore le débat. Son impact peut être prodigieux – diagnostics médicaux, recherche en cancérologie, exosquelettes – mais son danger est ailleurs : qu’elle devienne l’instrument d’une minorité et diffuse, sous couvert d’efficacité et de confort, leur vision du monde.

Le risque est donc d’abord idéologique. Derrière la virtualisation du réel et la prolifération de simulacres d’œuvres d’art, la vraie question est l’intention des concepteurs – matérialistes ? solutionnistes ? transhumanistes ? simples technophiles ? L’esprit critique, seul garde-fou contre la captation de nos imaginaires, doit s’exercer moins sur les usages que sur les présupposés de ceux qui façonnent et imposent ces technologies en jouant avec les lois de séduction du capitalisme.

 

6. « La toile de Karlsson » est un portait fait de « formules et d’équations » ce qui conduit la narration vers la conclusion selon laquelle l’« homme moderne n’avait plus grand-chose d’humain ». Vous citez Adorno et sa théorie de l’esthétique. Pouvons-nous imaginer une théorie esthétique pour un art conçu par un outil que l’homme a imaginé ? 

 

Lorsque OpenAI a sorti la première version de ChatGPT, ma première réaction a été l’admiration : c’était beau, notamment parce que cela paraissait simple. Il existe une esthétique du calcul, une grâce de l’équation. Et, dans toute œuvre, il y a toujours un mélange de rigueur et d’inspiration pure.

Mais cette beauté de l’exactitude a trop la cote aujourd’hui à mes yeux. Son essence mathématique simplifie le réel en se fondant sur des calculs probabilistes qui ont toutes les chances de gagner l’adhésion des masses. Avec l’IA, en somme, nous assistons à l’extension du domaine de ce que Kundera appelait le kitsch, à savoir « ce qui veut plaire à tout prix au plus grand nombre »[4], et exclut par conséquent toute question, tout esprit critique, tout ce qui n’adhère pas à sa vision du monde.

Je plaiderais volontiers pour la réhabilitation d’un paysage qui bouleverse, d’une œuvre jaillie directement d’un esprit humain, fragile, imparfaite, irréductible au calcul, en somme toutes les beautés qui ne doivent rien à un processus technique de modélisation.

 

 

7. Vous citez le Machine Learning. Il existe des chercheurs qui travaillent sur une forme d’autonomie, modeste pour l’instant, des algorithmes. Si un jour les algorithmes arrivent à une forme d’autonomie pour laquelle ils n’ont pas été conçus, l’humain ne peut plus s’attribuer le produit / la création artistique de cet afflux de logiciels. Est-ce une hypothèse sur laquelle spécule votre dernier roman ? 

 

Simulacre se termine sur des perspectives vertigineuses et donne à voir une IA qui pense – ou qui du moins fait comme si, réusissant ainsi le test de Turing. Ce n’est pas un procédé nouveau. Dans 2001, l’Odyssée de l’Espace, HAL se personnifiait déjà, et l’idée géniale de Kubrick était de faire vaciller sa voix à mesure qu’on le débranchait. Ce qui change aujourd’hui, c’est que cette perspective paraît soudain réaliste.

Il y a quelques années, une vidéo a circulé sur les réseaux : deux IA mises en interaction par Facebook AI Reasearch ont commencé par dialoguer en anglais, puis, très vite, ont inventé leur propre langage, plus efficace pour elles, mais totalement opaque pour nous. Nous ne savions plus déchiffrer les informations qu’elles échangeaient.

L’IA sera-t-elle un jour capable d’autonomie ? Je ne le pense pas. Je crois qu’il existe une frontière infranchissable entre la technique et le vivant. Mais nous entrons là dans le domaine de la foi. Or l’IA est justement devenue pour certains un dieu à part entière : Anthony Levandowski, ancien cadre de Google et d’Uber, a même fondé en 2017 la « Way of the Future », une église qui substitue l’IA au Dieu des anciennes religions. Le proverbe selon lequel Dieu est une création de l’homme n’a jamais paru si vrai.

 

8. Si toutes ces formes de vie artificielles (les outils créés par l’humain, les objets dont celui-ci dispose dans la terminologie du droit romain) accédaient au statut de sujets de droit, il faudrait nous imaginer vivre dans un monde sans objets, mais puisque le manque de hiérarchisation est impossible, l’humain lui-même deviendrait l’objet de différentes formes de l’IA. Je ne me réfère pas ici à des scénarios de science-fiction, mais aux changements de nos comportements en tant qu’individus humains qui sont déjà contrôlés et modifiés en fonction de nos achats, des commentaires sur différents réseaux, réactions à un demande dirigée par les GAFAM… L’artiste anonyme D-L Karlsson est une IA qui analyse les motivations des humains. Il navigue sur internet et collecte des milliards des données de textes et d’images. Fictionnalisez-vous le risque que j’expose ?

 

Vous avez raison : l’humain est déjà réduit à une variable d’ajustement. Ses désirs, ses comportements, ses représentations, ses clics et ses achats sont déjà des capitaux exploitables. Le programme devient le sujet, et nous les fournisseurs dociles de son activité. La mise en fiction n’est donc pas nécessaire, tout ceci est déjà réel. En réalité, la question n’est plus tellement de savoir si nous sommes transformés en objets, mais comment nous réagissons.

Cela dit, l’objectivation de l’homme et sa modélisation est un processus qui ne date pas de l’IA. Elle remonte au moins à la naissance du projet moderne, et s’est accélérée avec la médecine, le marketing, la psychologie comportementale… L’IA pousse la logique à son paroxysme. Lui attribuer des droits, c’est abattre ce qui reste de hiérarchie entre nous et les objets. Au fond, la modernité, en érigeant la mathématisation du monde et en plaçant l’homme comme mesure de toute chose, a rendu possible l’avènement d’une IA conçue comme instrument d’exploitation totale. Tandis que la postmodernité, elle, déconstruit l’homme et interroge sa prétendue supériorité sur les animaux et les machines. Il y a du bon dans ces deux mouvement, mais il me semble qu’ils se rejoignent dans un même échec : ils sont incapables de reconnaître la gratuité du donné et sa part d’inquantifiable, sans lesquelles aucune vie humaine ne vaut la peine d’être vécue. L’IA échoue toujours là où commence la vie. La chair et l’esprit restent les grands mystères non réplicables, là où résident encore du jeu et de l’incertitude, les grands champs d’exploration du roman.


[1] Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999

[2] Borges, Fictions, 1944

[3] Collège des Bernardins, Intelligence artificielle : progrès ou menace pour l’homme, avril 2018

[4] Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Gallimard, 1984


A propos de l'ouvrage


Modernités, n° 52 : "Discours écologiques francophones des nouvelles subjectivités" (dir. Mara Magda Maftéi, Émile Lévesque-Jalbert)

  • Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, coll. "Modernités", 2026

  • EAN : 9791030012507

  • 410 pages

  • Prix : 16 EUR

  • Date de publication : 10 Mars 2026


En donnant la parole à des chercheurs en sciences humaines et sociales, ainsi qu’à des écrivains et des artistes, hommes et femmes, ce volume propose une réflexion sur un humanisme horizontal ou un posthumanisme écocentrique, visant à instaurer une relation équilibrée avec la nature et l’ensemble des formes de vie, selon le modèle d’autres cosmologies. Plusieurs intellectuels occidentaux organisent ainsi leurs recherches et leurs œuvres autour de l’extension de la notion de « personne » à de nouvelles subjectivités et autour de la création de catégories jusqu’alors inexistantes.

Est-il réellement possible de concevoir une postmodernité juridique et d’imaginer, selon Bruno Latour, des formes institutionnelles représentatives pour les non-humains, afin de conceptualiser ce mode de vie pluraliste ?

Le livre interroge la création des récits, que nous avons intitulés « éco-technos », en ce qu’ils rendent compte d’un mode de vie attentif à la porosité des frontières entre objets et sujets dans la société occidentale contemporaine. Ces récits participent à l’élaboration d’une nouvelle théorie narrative de l’écocène, dont plusieurs caractéristiques de la fiction de l’écocène sont identifiées et analysées ici. Quelles approches, quelles règles et quelles formes narratives la fiction de l’écocène privilégie-t-elle lorsqu’elle se construit autour de personnages dont la forme biologique n’est plus déterminante ?

Les écrivain·e·s invité·e·s à s’exprimer dans ce volume construisent leurs réflexions autour de formes de vie conçues dans leur fluidité, influencées par les enjeux technoscientifiques et écologiques.

Patrick Chamoiseau, Phœbe Hadjimarkos Clarke, Mireille Gagné, Laure Gauthier, François-Régis de Guenyveau, Kama La Mackerel, Laura Pugno, Emmanuelle Pireyre et Wilfried N’Sondé font entrer des éléments de la nature, des êtres modifiés par les biotechnologies ou encore des vivants microscopiques dans la catégorie des personnages littéraires. Ils et elles véhiculent ainsi l’idée d’une complémentarité entre les vivants (Wilfried N’Sondé), d’une écologie de la relation ou d’un humanisme horizontal (Patrick Chamoiseau).

La fiction contemporaine, qui s’intéresse aux subjectivités émergentes ainsi qu’à leurs formes d’expression et de pouvoir, défie les frontières disciplinaires. Les œuvres littéraires, créées au sein d’un réseau intertextuel et interdiscursif, participent, par leurs outils poétiques, à l’émergence d’une réflexion critique caractérisée par des dimensions anthropologique, sociopolitique et philosophique.

Aux entretiens menés avec les écrivains et écrivaines s’ajoutent les contributions de plusieurs chercheurs et chercheures : Christian Byk (UNESCO), Lancelot Claret -Trentelivres (EPHE-PSL, GSRL), Delphine Delga (Université Paris-Nanterre), Lucia della Fontana (Sorbonne Université), Bernard Kalaora (LAP, CNRS/EHESS), Victoria Klein (Université de Strasbourg), Mara Magda Maftéi (Université de Bucarest & LAP, CNRS/EHESS), Isabelle Péré-Fam (Université de Limoges), Alexis Pignol (Univ. Grenoble Alpes), Michael Overstreet (University of Virginia), Audrey da Rocha (Universität Tübingen), Catherine Rémy (CEMS, CNRS/EHESS), Diana Samarineanu (Université de Bucarest), Pierre Schoentjes (Université de Gand), Marta Segarra (CRAL, CNRS / EHESS), Sophie Vandeveugle (Université de Gand), Iulian Toma (Université de Chypre). 

Le volume participe des transformations actuelles dans le champ des études des humanités environnementales à partir de la perspective et des pratiques littéraires de l’espace francophone. Il contribue à établir un champ d’études et à ouvrir un chantier de recherche capable de prendre en compte et de penser les enjeux éco-technos dans la littérature francophone contemporaine.

Cet ouvrage a été publié avec le soutien de l’Institut Universitaire de France, de l’Unité de Recherche « Plurielles (langues, littératures, civilisations) » UR24142 (Université Bordeaux Montaigne) et de l’Université de Bucarest.

Table des matières

Introduction, Mara Magda Maftéi, Émile Lévesque-Jalbert, Extension du domaine de la personne

Discours (post / dé / anti) colonial 

L’écrivain Patrick Chamoiseau, Une Écologie de la Relation (entretien par Guillaume Robillard) 

L’artiste Kama La Mackerel, La Vie entre les espaces (entretien par Émile Lévesque-Jalbert) 

L’écrivain Wilfried N’Sondé, La Complémentarité des vivants (entretien par Mara Magda Maftéi)

Cosmogonies du vivant  

Pierre Schoentjes, De l’Ancestral au post-naturel (entretien par Mara Magda Maftéi)

Marta Segarra, Hélène Cixous, une poétique de l’(h)être 

Victoria Klein, Écofictions du Québec francophone. Éco-logie et paradigme de l’écoute 

Sophie Vandeveugle, Écoféminisme et “vivant” : quelle éthique face à la chasse ?

Formes de vie hybrides et artificielles  

L’écrivaine Mireille Gagné, Transmission inquiète et contamination heureuse (entretien par Émile Lévesque-Jalbert) 

Catherine Rémy, Controverses du passé et scénarios du futur : la xénogreffe, anthropologie prospective d’une innovation à la croisée des frontières de l’humain 

L’écrivaine Phoebe Hadjimarkos Clarke, L’Animal politique ou la peur d’être ensemble (entretien par Émile Lévesque-Jalbert) 

Audrey da Rocha, Monstres et compagnons : subjectivités monstrueuses et alliances écologiques dans « Aliène » de Phœbe Hadjimarkos Clarke

L’écrivain François-Regis de Guenyveau, L’être à l’ère du numérique (entretien par Mara Magda Maftéi) 

L’écrivaine Emmanuelle Pireyre, Machine d’écriture, pour une autre écologie du sens (entretien par Émile Lévesque-Jalbert) 

Différents genres littéraires et nouvelles formes de la recherche 

Lucia della Fontana, Refaire du commun par temps de crise écologique (entretien avec les écrivaines Laure Gauthier et Laura Pugno)

Delphine Delga, Déchets et pollution dans la non-fiction française contemporaine

Alexis Pignol, Lancelot Claret-Trentelivres, Une Bande dessinée animiste : la révolution cosmologique d’Alessandro Pignocchi

Autour de la Terre nourricière 

Mara Magda Maftéi, Écomarxisme et écocritique 

Michael Overstreet, Vers une agriculture de régime climatique : la forme verdâtre du roman agricole

Isabelel Péré-Fam, Les Fictions agroalimentaires : une invitation à repenser nos modes de production 

Le Point de vue des juristes

Christian Byk, Personnifier la Nature : une question d’idéologie ou de droit ? 

Questions environnementales : l’avant et l’après 

Diana Samarineanu, Julien Gracq et le paysage : une écopoétique avant la lettre

Iulian Toma, Miguel Bonnefoy, biographe et inventeur d’Augustin Mouchot

Bernard Kalaora, Fictions du vivant : récits en quête d’alliance

 
 
 

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